Cette page est dédiée à la nouvelle littéraire intitulée " L'homme des cocotiers ".

Elle fait partie du recueil de nouvelles " Le pire des mondes: nouvelles ! "
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Extrait de la nouvelle

Rassurez-vous, contrairement à son homologue – abominable – vivant dans les contrées neigeuses et reculées du Tibet, notre homme des cocotiers que nous pourrions aussi nommer homo-cocotéus, ne vit pas proscrit ou caché dans une grotte perchée sur le haut d’une montagne. Non ! Notre homme des cocotiers vit sur les plages idylliques des îles Caribéennes, ou je ne sais quelques autres iles paradisiaque, avec beaucoup de soleil, de pluies tropicales et une végétation luxuriante, bref, dans des îles plantées sous les tropiques. Nous avons campé le décor … c’est celui du paradis, notre larron cocotéus est une extravagance du jardin d’Eden. Je disais plus haut que notre homme, en aucune manière, vivait caché ou reclus. C’est exactement le contraire, notre spécimen est en voie de pullulation. Il ne se cache pas, il s’exhibe, on le voit se vautrer sur les plages de sables dorés, à l’ombre de nos immortels cocotiers.



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" L'homme des cocotiers "
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L’homme des cocotiers

Rassurez-vous, contrairement à son homologue – abominable – vivant dans les contrées neigeuses et reculées du Tibet, notre homme des cocotiers que nous pourrions aussi nommer homo-cocotéus, ne vit pas proscrit ou caché dans une grotte perchée sur le haut d’une montagne.
Non ! Notre homme des cocotiers vit sur les plages idylliques des îles Caribéennes, ou je ne sais quelques autres iles paradisiaque, avec beaucoup de soleil, de pluies tropicales et une végétation luxuriante, bref, dans des îles plantées sous les tropiques.
Nous avons campé le décor … c’est celui du paradis, notre larron cocotéus est une extravagance du jardin d’Eden.
Je disais plus haut que notre homme, en aucune manière, vivait caché ou reclus. C’est exactement le contraire, notre spécimen est en voie de pullulation. Il ne se cache pas, il s’exhibe, on le voit se vautrer sur les plages de sables dorés, à l’ombre de nos immortels cocotiers.
A des fins de précision, nous devrions voir plusieurs classes de notre spécimen. Il y a l’original, le vrai, le dur et les imitations … On voit d’ailleurs ces dernières se travestir en langoustes, allongées sur des chaises longues des heures durant ou autre technique encore plus avancée, celle qui consiste à se camoufler derrières des lunettes de soleil. Ne dit-on pas d’un éléphant que pour se camoufler celui-ci porte des lunettes de soleil. D’ailleurs, avez-vous déjà vu un éléphant avec des lunettes de soleil ? Non ! Et pourquoi ? Parce qu’il était bien camouflé. Voilà en quoi consiste donc le port de ces filtres anti-UV. Pourquoi ces déguisements, travestissements et autres camouflages ? Tout simplement pour ressembler à l’homme des cocotiers, ressembler, rien de plus.
Ces imitations, ces mauvaises copies n’ont cependant pas grand intérêt. C’est l’homo, mais sans les cocotéus, son sang n’a pas encore viré au lait de coco, c’est un homo sain, plein de vitalité et de vitamines, prêt à changer le monde afin de le rendre meilleur.
Vous commencez à comprendre ? Notre homme des cocotiers est en fait une espèce de mutant, sûrement à cause du soleil qui tape trop fort sur sa petite tête, sachant que celle-ci n’est pas préparée à des flux intenses d’UV. Et vous commencez à le comprendre aussi, notre gars est venu sur les îles mais n’en n’est pas originaire.
Mais alors d’où vient-il ? En voici un bref résumé :
nous avons d’une part l’hémisphère nord de notre terre, où se situe grosso modo ce qu’on appelle les Occidentaux, c'est-à-dire les gens civilisés et riches, et d’autre part, du coté sud, les gens en voie d’être civilisés et de devenir riches. Et au milieu, toutes nos petites îles paradisiaques, qui n’ont à voir ni avec les gens du nord, ni avec les gens du sud, nous y trouvons les indigènes.
Nos gens du nord, depuis quelques siècles, ont créé une légende selon laquelle le paradis terrestre se situe sur ces mêmes îles, peuplées de bons sauvages et ceux-ci détiendraient un secret, celui du bonheur éternel.
Tout est donc parti d’une légende, sûrement pensée par quelques philosophes qui avaient du temps à perdre lors de leurs promenades.
Ce n’est qu’au début de notre ère de la grande révolution universelle que le mythe a pris de la vigueur, c'était le début du grand siècle, le vingtième si j’ai bon souvenir, notre légende pouvait se lever et commencer de briller dans l’hémisphère de nos petites têtes.

Soyons précis, notre homo-cocotéus est donc né d’une légende, celui du paradis terrestre, et celui qui vient sur ces îles a pour but en général de découvrir le feu sacré du bonheur éternel.
Pour être franc, notre larron est un traître. Un traître à cette grande cause de la révolution universelle. Notre homme des cocotiers est venu sur son île pour voler aux indigènes le secret du bonheur éternel. La finalité de ce geste n’a rien d’altruiste ou, pour parler plus clairement, est complètement égoïste. Une fois exécuté son forfait, celui-ci ne compte nullement employer sa découverte, ne serait-ce que pour interférer un temps soit peu sur l’amélioration de notre monde. Nous ne sommes pas dans une perspective de rendre le monde meilleur, non, nullement, notre homo-cocotéus veut une seule chose : jouir la bouche ouverte jusqu’à ce que mort s’en suive.
Nous conviendrons que notre homme des îles n’est pas un individu très moral mais ne vous inquiétez pas – gens justes – car un jour ou l’autre la bête immonde sera châtiée. Sur celui qui trahit pèse le lourd nuage de la malédiction. Je ne fais que taquiner le lecteur, il va de soi que la morale n’a rien à voir avec tout cela, notre homo …a toute sa tête, mieux qu’une tête bien faite, une tête tout court plantée sur son cou, ses choix sont clairs.
Certains pourraient cependant rétorquer qu’il aurait pu attendre son tour ou que si « chacun en faisait autant» donc que chacun n’est pas en droit de faire ce que bon lui semble et que dans nos choix, on est responsable des uns vis-à-vis des autres …bref, on retombe dans la morale.
Pour couper court à ces discussions de mégères, notre homme a une réponse toute faite : le but de la grande révolution universelle n’est-il pas un monde meilleur et le bonheur pour tous !? Et le paradis n’est-il pas l’aboutissement du monde meilleur pour lequel nous nous battons tant ? Aller sur son île est donc le raccourci le plus direct pour entrer dans le vif du sujet. Que cela déplaise à certains, notre homme est couvert, il a un alibi. Nous laisserons donc ce thème de la morale qui n’a plus de raison d’être, l’affaire est close.
Revenons-en plutôt à notre personnage : il se gausse et rit tout fort de la bonne farce qu’il a faite – à qui ? À tous ceux qui revendiquent et se battent pour un monde meilleur, qui payent des impôts, se lèvent tôt tous les matins, travaillent quarante ans de leur vie pour, à la retraite, être mis sur la touche. Notre ami cocotéus rit tellement qu’il en a les larmes aux yeux.
Le paradis est aussi fiscal. Se lever à six heures du matin, cela vaut à celui qui doit payer ses impôts mais comme il n’y en pas, neuf heures feront très bien l’affaire. La retraite à soixante ans a commencé pour lui le jour de son arrivée sur l’île. Vraiment, notre larron a réponse à tout et ne se lasse pas de rire, et il rit encore de plus belle à la vue des mauvaises copies arrivées par fourgons qui, par procuration, peuvent toucher leur semaine de vacances.
Il faut quand même savoir que même au paradis il faut aller chercher sa nourriture. Certes, il n’y a qu’à tendre la main pour cueillir les fruits miraculeux, mais bon, c’est quand même ça. Il vous faut aussi savoir que notre spécimen est un tant soit peu hypocrite ou plutôt plein de mauvaises petites habitudes qu’il a contractées dans sa vie antérieure. Il lui plaît de dormir sur des matelas moelleux, sa bouche est sensible aux mets raffinés, il ne supporte que peu les moustiques et encore moins les excès de chaleur, bref, notre individu est plein de petites manies qui l’écartent du chemin si simple du paradis. Pour assumer ses faiblesses, il doit malheureusement travailler, pas beaucoup, un peu seulement. Pour cela, il ne doit pas trop compter sur les indigènes, sa source de revenus doit se trouver avec les siens ou plutôt ceux qui étaient siens, à savoir les mauvaises copies.

Notre homme va donc faire l’intermédiaire entre les indigènes et nos copies que l’on nomme plus couramment «touristes». Il doit alors laisser sa peau d’homme des cocotiers pour prendre le statut de langouste ou d’éléphant. Il joue le jeu des uns et le jeu des autres. L’intégrité de sa démarche ne l’intéresse pas trop, cela n’est pas une question de morale mais plutôt de déontologie … qu’il résout de la même manière que celle de la morale dont je ne referai pas à nouveau fois le résumé. Ce qui l’intéresse, c’est de rester dans la marmite avec ses petits indigènes pour continuer ses glouglous de bonheur, avec en plus le privilège de pouvoir assumer ses vices.
Notre homme est prêt à tout pour rester à batifoler entre les bras des belles vahinés, les pieds enfoncés dans le sable chaud, un cocktail de jus de fruits dans la main droite et une bonne cigarette dans l’autre. Pour rien au monde il ne serait prêt à sauver le monde, comme disait un célèbre philosophe asiatique, même si le sort de l’univers dépendait d’un seul de ses cheveux, il ne ferait pas le geste de se le retirer.
Il serait prêt à tout …voilà le commencement de la perte de notre homme, sa malédiction est dévoilée, on en voit la couleur. Son rêve tourne souvent à l’obsession. Tant de jouissances l’amènent à en vouloir toujours plus, cette passion le brûle intérieurement, notre gars ne fera pas de vieux os, il sera vieux avant l’âge.
Mais qu’importe, notre ami cocotéus est là pour jouir et mourir demain ou dans cent ans qu’importe, du moment que pour aujourd’hui le bonheur coule dans ses veines. Demain est un autre jour comme disent les indigènes, alors pourquoi se préoccuper. Dans sa rhétorique de réponse à tout, que ce soit de morale, de déontologie ou de je ne sais quoi encore, notre homme a son joker imparable qui le sauve toujours de toutes les situations périlleuses où il aurait à se justifier ou se remettre en question.
Nous avons planté en quelques grands traits les caractéristiques de ce à quoi pourrait ressembler notre homo-cocotéus.
Il va de soi que dans cette tribu de cocotéus, on trouve toutes sortes de spécimens, autant que l’on pourrait trouver de caractères, le propre de la race humaine n’est-elle pas la diversité ! Nous avons donc nos hommes des cocotiers – gros – petits – intelligents – sots – grincheux – joyeux, etc., mais ce qui les lie entre eux, c’est ce fameux sceau des îles, le lait de coco qui, au fil des années, vous rend comme ces noix du même nom.

Lors de ma venue sur l’une de ces îles, au début j’étais ignare, je n’avais même pas connaissance de notre spécimen, ce sont les locaux qui m’ont informé de son existence.
J’ai eu un peu de mal avec toutes ces légendes. Il y en a une autre en effet, très proche de notre première, qui parle d’une sorte de bête, un peu comme un « Big-foot », une créature mi-homme mi-animal. Dans cette légende locale, le spécimen porte le nom de «Sigoitéra », un corps d’homme planté sur des pattes de bouc. Celui-ci se nourrit de toutes sortes d’animaux. Il peut même s’attaquer à l’homme et sans faire un festin.
Régulièrement, l’ombre de la Sigoitéra réapparait, elle sort de ses forêts de coco pour aller perpétrer ses méfaits. A chaque fois qu’on retrouve des corps humains mutilés, la bête est passée par là, à ce qu’on dit en tout cas.
Avec la légende de l’homme des cocotiers, je m’imaginais un personnage un peu plus sympathique, autre chose que cette bête sanguinaire de Sigoitéra. Mais bon, il restait à faire mon investigation et faire la part des choses entre le réel et l’imaginaire.

Dans les premiers temps de ma présence sur l’île, je décidais donc de mettre l’affaire au clair et d’élucider le mystère, si vraiment il en existait un. Dès que j’en trouvais l’occasion, à la manière d’un reporter, je partais glaner des informations sur la chose de notre île.
Personne ne m’avait jusqu’alors contredit sur son existence, mais personne non plus ne pouvait me dire où le rencontrer ni me donner des précisions qui m’auraient aidé à parfaire le portrait.
«Dans les forêts de coco », était la réponse bateau que l’on me proposait. J’avais cependant l’intime conviction que notre homme vivait sur son cocotier mais pas à la manière de Robinson Crusoé, non, quelque chose de plus subtil. Notre gars, sûrement, était malin comme un singe, et je le voyais sur une belle plage à se prélasser plutôt qu’au fin fond d’un îlot inaccessible à s’épouiller la chevelure. Je n’allais donc nullement visiter les vastes forêts perdues, et préférais rester dans les secteurs plus civilisés, à l’affût, d’une piste qui puisse me mener à lui. Toujours est-il que cela donnait une stimulation à mon séjour, j’étais à la recherche de l’homo-cocotéus, grande chose n’est-ce pas ?
J’en profitais pour rencontrer une multitude de …je ne saurais comment les appeler, ce ne sont plus des touristes, ayant déjà quelques mois ou quelques années à vivre localement; je n’irais pas non plus jusqu’à dire que j’avais trouvé des spécimens cocotéus en incubation. Non, rien de tout cela, on les appellera tout simplement des résidents du paradis, car ils ne font que résider sur l’île. Ces rencontres me familiarisaient avec les gens du paradis et le paradis lui-même. En soi, être résident de l’Eden n’a rien d’extraordinaire comme dirait ma soeur, y a pas besoin d’avoir inventé l’eau chaude pour prétendre au septième ciel. Faire partie du paradis est une question de gestuelle, il s’agit juste de s’accorder avec la décontraction : le plus important est la bouche, celle-ci doit rester ouverte, le plus longtemps possible, que ce soit pour l’ingestion de boissons alcooliques, ou celle de quelques nourritures, ou encore pour ronfler après les deux étapes précédentes.
La sensation de paradis, si on pouvait l’entrevoir comme un sixième ou septième sens, serait imaginable avec les cinq premiers en état de saturation : le panse pleine, quatre mains pour vous masser, de la nicotine pour la stimulation cardiaque, du goudron pour lubrifier les poumons, le sable chaud qui vous chatouille les doigts de pieds, et là … là , s’ouvre la porte du septième sens, là s’écoule le miel de la félicité et s’éveille la source du bonheur éternel.
J’en fais sûrement un peu trop en rendant le tableau plus brillant qu’il ne devrait paraître. Mais la réalité est encore autre. Pour nos petits Occidentaux non habitués à ce type de félicité, jouir la bouche ouverte relève de l’épreuve qui vous met à terre avant même d’avoir franchi la ligne de départ. Etre heureux, glouglouter comme un bienheureux est une tâche quasi impossible. Pourquoi ? A cause de la pensée perpétuellement en mouvement et en action, toujours prête à analyser et dévorer sa proie.

Si je commence à découper mon plaisir en rondelles de saucisson, je ne donne pas cher de celui-ci, ce n’est plus alors du plaisir mais des tranches de charcuterie.
La félicité doit entrer entièrement dans l’estuaire de la bouche, sans être mordue, elle doit tomber dans le creux de l’estomac pour s’amonceler sur le tas que forme le trésor de tous ces plaisirs accumulés. Pas de dents par pitié ! Mais malheureusement, nos hommes qui ne sont pas des cocotiers ont cette fâcheuse manie de tout broyer, découper, ruminer durant d’éternelles heures. Et au final, c’est aussi simple que bonjour, il n’y a pas de jouissance. Le mal est donc cette situation de l’esprit qui ne peut se poser quelque part et est toujours prêt, tel Rambo ou je ne sais quel légionnaire effarouché, à éventrer, écorcher, décortiquer, etc. Pour être plus technique, c’est l’empire de la raison sur l’empire du corps, ce dernier n’a plus le droit d’exister, il est bel et bien nié, la chair a été anéantie. Avec nos anti-homos cocoteus, nous sommes dans l’impasse du bonheur. Ils sont comme un oiseau qui n’aurait plus le sol pour se poser, condamné à voler éternellement jusqu’à ce que fatigue s’en suive, jusqu’à la chute.
A qui la faute ? Je verrais bien dans cela toute la clique des philosophes à Lumières, toujours de la même époque où est apparue la légende qui nous intéresse. Il faut tuer la bête immonde chantaient-ils au clair-obscur d’une chandelle. Il faut abolir la barbarie et la brutalité continuaient-ils de clamer à qui voulait bien l’entendre. Finalement, on leur a donné raison, et la bête immonde a été enfermée dans des oubliettes. Elle a été enfermée et, dans un dernier cri, l’humanité s’est confondue avec notre oiseau maudit, qui ne peut que voler, voler toujours plus haut car il n’existe plus de bas. C’était l’amorce, l’idée-même de la grande révolution universelle.

A notre apprenti cocotéus, la tentation est grande de rompre le cadenas et de laisser s’échapper l’horrible créature enfermée. D’ailleurs, dans ses longues journées d’oisiveté, il a tout loisir d’imaginer les conséquences de cet acte. Ne plus agir par la pensée mais par le sang, laisser ce dernier s’exprimer, laisser la passion, le feu reprendre le flambeau. Il regarde son bras et se demande ce que celuici aurait à dire si son maître était le sang et non plus la raison. Il est préférable de ne rien imaginer car la réponse ne se ferait pas attendre. Si le bras devait parler, si on lui laissait la libre expression, celui-ci en l’espace d’un instant romprait, écraserait, trancherait, le sang appelle le sang et ne s’entend qu’avec lui-même.
Notre ami apprenti cocotéus est en pleine hésitation, il entrevoit les conséquences de faire sauter le verrou qui sépare le corps de la raison. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle, n’était-ce pas un rêve dangereux, vous vous imaginez, un retour au monde animal ?
C’est cependant le prix à payer, et puis après tout qu’importe, et d’ailleurs, comment faire sauter le verrou, ce n’est pas comme si j’avais un marteau et que je donnais des coups sur l’objet en métal. Non, il s’agit de quelque chose de plus subtil, forcer la pensée à se nier elle-même, la réduire, la dompter comme elle-même l’a fait avec le corps.
Notre apprenti se trouve devant un drôle de dilemme. Mais bon, si vraiment il devait rompre le fameux cadenas, il le ferait avec un marteau spirituel, il s’agirait sûrement de réveiller la bête, de la titiller, de la provoquer jusqu’à ce qu’elle entre dans une telle fureur qu’elle en romprait ses liens. Un processus passionnel en quelque sorte, laisser celle-ci monter en puissance, comme un cyclone, qu’elle prenne de la vitesse jusqu’au seuil où elle romprait la cage.
La théorie semble simple, reste à voir la réalisation.
Notre apprenti a donc une tâche, il peut se concentrer dessus, la finalité n’est pas anodine, il s’agit du bonheur éternel. Il envie nos indigènes qui ont sont nés libres et peuvent jouir de la liberté de leur bonheur, sans avoir rien à payer, sans avoir à lutter ou conquérir. Notre élève cocotéus n’a pas cette chance mais il ne désespère point.

Amis lecteurs, vous l’avez compris, le secret du bonheur éternel passe d’abord pour nos novices par une transmutation pour que coule dans ses veines le lait de coco. En termes moins métaphoriques, c’est arrêter l’entreprise de sabordage du corps et lui redonner ce qui lui appartient, son esprit, et rendre à nouveau la parole au sang.
Si nous devions faire comme les anti-cocotéus, c'est-à-dire analyser, nous pourrions alors affirmer que nous sommes dans une perspective de dé-civilisation, notre homme des cocotiers, dans son rêve égoïste, est en train d’anéantir ce sentiment même de l’humanité progressant. Mais comme nous le savons très bien, notre homo-cocotéus n’a que faire de tout cela, l’unique chose qu’il proclame, c’est la bouche … et laisser l’analyse au placard avec toutes les vieilles reliques de ce qu’était la civilisation car nous nous en rendons compte, le paradis ne va pas de pair avec la civilisation, l’un est aux antipodes de l’autre. Les choses commencent à tourner au vinaigre, en plus d’être immoral, notre homme se revendique de la chair, ce qui est propre aux choses sataniques, d’un point de vue théologique, notre homme navigue dans les eaux troubles des choses infernales, en voulant le paradis, et dans son choix égoïste, notre homme rapproche tout de l’enfer.
Là-dessus, comme vous le savez bien, celui-ci n’a que peu à dire. Que le paradis ait les couleurs de l’Eden ou celles de l’enfer, encore une fois, cela importe peu, il se fatigue même d’avoir à en parler tant ce thème l’ennuie.
Notre gars est comme anesthésié par ses propres plaisirs, les sons et les appels du monde proche ne le stimulent plus, il s’enfonce dans une sorte de sommeil.

Nous avons connu Descartes avec son doute radical sur toute chose, l’homme que nous étudions applique un sentiment contraire. Rien qui ne puisse améliorer sa béatitude avec preuve à l’appui ne pourra prétendre entrer dans la sphère de sa bénédiction, il s’agit de vivre le sentiment du paradis dans toute sa splendeur, et on ne laisserait quelques mouches malvenues perturber les spasmes de plaisir de notre bien heureux.
Avec notre homme des cocotiers, ce n’est pas la bête immonde qui a été mise en cage, mais la main-même qui essaye de dompter la bête, notre homme de la grande révolution universelle s’est fait couper le bras, c’est un manchot sans utilité. Fini les prouesses et les défis, fini les « remuer ciel et terre » pour remodeler le monde et lui donner la forme toujours plus parfaite de la civilisation. Dans le cas de notre homme, la révolution n’a plus qu’à s’asseoir sur une chaise et attendre que le temps passe, elle va devoir prendre son mal d’action en patience et se mouler dans des plaisirs plus simples et plus accessibles.
Qui a tort, qui a raison, là serait la question, être l’homme des cocotiers ou ne pas l’être, là serait aussi la question.
Comme nous avons pu le voir, notre homo-cocotéus est en quelque sorte un antihéros, mais il faut le définir dans son siècle et son contexte, c'est-à-dire un temps sans idéal et sans valeur. Après avoir épuisé le vingtième siècle avec son rythme effréné de triple galop, la grande révolution universelle laisse derrière elle un grand trou, un vide incommensurable où plus personne ne croit plus en rien. Courir après l’argent n’a même plus grand intérêt, car le but de l’argent est de le dépenser et d’en profiter, mais notre homme moderne n’a même plus le goût de se divertir, gagner de l’argent et se battre pour en gagner plus ne lui sert donc à rien, on est en plein dans une dépression universelle.
C’est dans ce vide cosmique qu’a surgi notre homo-cocotéus, dernier aventurier d’une histoire où il n’y a plus d’aventure. Qu’il soit égoïste, nombriliste, satanique, on ne peut lui en donner la faute, car au moins il croit en quelque chose, en son petit bout de paradis.

C’est moi le reporter qui reprend le flambeau de l’histoire. J’ai fait le tour de mon île, à pied, à cheval, en Jeep, en kitesurf, quelquefois en état d’ébriété, et j’ai la déception de vous dire que l’homme des cocotiers est introuvable. Plusieurs fois, j’étais sur le point de le rencontrer et d’après des dires qui m’avaient vraiment fait croire en son existence, fausse alerte. Nous allons donc patiemment continuer notre enquête.
J’ai pu cependant glaner quelques informations sur ce que je pourrais appeler la lente mutation, le processus de transmutation qui aboutit à notre spécimen. La fermentation alcoolique convient parfaitement pour cuisiner notre homme. Le sucre qui se transforme en alcool, les petites bulles qui montent à la tête, cela est tout à fait indiqué, c’est une recette avec réussite assurée. Ces même petites bulles ont pour tâche de décaper, dévisser, déboulonner notre homme et le petit édifice structurel et culturel qui lui sert de cerveau, un peu comme on démonterait un bâtiment.
Autre fait probant, nous nous rendons compte qu’au paradis, l’activité sexuelle prend un vif intérêt et les spécimens qui s’y débattent passent une grande partie de leurs journées à inventer et favoriser les circonstances du prochain coït. Nous ne parlons plus d’amour mais de sexe réduit à son état brut, à son état de jouissance, juste le geste physique, l’accouplement. Nous restons dans la sphère des plaisirs. Ces occupations prennent beaucoup de temps, et surtout beaucoup d’énergie, je dirais même que cela tourne à l’obsession pour devenir un thème bêtement récurrent, au sens propre et figuré. Je me permets de soulever ce thème car cette activité joue de façon significative dans la nouvelle structure de notre homme. Nous l’avons vu, les plaisirs de la bouche sont des plus importants, ensuite vient la sieste. Le coït est le troisième élément de cette trilogie des plaisirs sans fin.

Après étude de plusieurs cas de notre homo-cocotéus en cours de mutation, j’ai pu entrevoir comme une espèce de gène « canin » chez chacun d’eux. Vous m’excuserez d’avoir à en faire le détail et la description mais nos mâles deviennent réactifs à la façon des chiens face à l’élément femelle : les poils se hérissent, les yeux s’injectent de sang, les pattes (jambes) sont prises de tremblements nerveux et tout cela pour prétendre couvrir la partenaire. Il va sans dire que nous sommes loin du romantisme, les prémisses de l’acte se réduisent à quelques mauvaises blagues d’approches, le vocabulaire s’appauvrit ensuite de façon dramatique pour n’être rapidement plus que des grognements. Une fois l’acte accompli, le couvreur n’a que faire de la « couverte » et peut rester ainsi quelques heures, hébété de plaisir, sans bouger, jusqu’à une nouvelle éruption de plaisir.
Non, je vous l’accorde, le paradis n’a rien de gracieux, une sorte d’entreprise de démolition avec en finalité un retour à l’état animal.
J’en appelle là à l’avocat du diable. Vous pourriez me laisser vous faire croire que la chose est simple ! Que l’on peut passer de la civilisation à son contraire, comme ça, en rayant le premier d’un coup de crayon. Un avocat du diable un tant soit peu éveillé me répondrait que ce qui fait la différence entre le paradis et la civilisation, est la connaissance du bien et du mal, ou pour être plus général, la connaissance. Cette dernière peut s’égarer un instant, mais ne s’oublie pas, sauf seulement dans des cas d’amnésie, mais notre homme des cocotiers est un homme sain. Comment pourrait-il prétendre à l’amnésie ? Il peut feindre de jouer l’imbécile, à l’idiot qui ne se souvient plus de sa stature humaine. Pouvons-nous croire une telle chose ? Pouvons-nous croire à cette farce de la vie sauvage, il est en effet par les idées possible d’imaginer toutes choses. Mais en ce bas monde, dans notre temps réel, comme dirait les psychologues, les choses sont différentes et j’ai l’intime conviction, moi l’avocat du diable, que notre homme cocotéus est un imposteur qui veut jouer à ce qu’il n’est pas, prenant figure dans des pauses de travesti. Je ne puis concevoir que la connaissance, une fois acquise, peut s’oublier, se nier, je ne peux même pas croire à sa décomposition, que ce soit par fermentation alcoolique ou par dissipation dans les semences sexuelles, ou je ne sais quoi encore. Non, je refuse. La pensée ne peut arriver à un point où elle peut se nier elle-même, c’est comme le temps, revenir en arrière est impossible, on ne peut que vivre l’instant, et cela dans une perspective du temps futur, on ne peut envisager … cet anéantissement.

Ainsi parlait, non pas Zarathoustra mais notre avocat du diable. Qui pourrait le contredire ? Mais qui aussi pourrait le croire ? Ce genre de préoccupation pataphysique convient très bien à quelques intellectuels reclus dans leur château par un temps d’hiver et assis sur un fauteuil confortable devant la cheminée, le tout en fumant une pipe (un autre type d’homo dont nous n’aurons pas l’étude ici). Pour notre cocotéus en culotte courte et en tongs, les préoccupations sont différentes.
Si vous aviez à imaginer notre individu : nous avons donc les habits, très légers, juste de quoi recouvrir la pudeur. Les cheveux ne sont plus coupés et mal coiffés, plutôt poisseux, avec quelques reflets jaunâtres. Le style Gainsbourg prêt à entrer sur scène, un peu plus crasseux peut-être même, à la limite du chien pouilleux qui se serait roulé dans la poussière à cause des démangeaisons. Nous pourrions trouver quelques titis cocotéus mais ils ne sont pas trop représentatifs de l’âme de notre spécimen. L’authentique sent la sueur et la friture, la chemise lui colle à la peau tant il transpire tout au long de la journée, et cela à force de faire mille fois le tour du quartier par ce soleil de plomb. Lunettes de soleil, oui, mais le gadget plastique que l’on trouve à 1.5 Euros dans les boutiques de souvenirs pour touristes non avertis. Pour certains, un chapeau de paille … Bref, une espèce d’épouvantail à perroquets.
Notre homme est cependant persuadé qu’il a trouvé dans son style l’apogée de ce qu’on pourrait appeler l’art de l’être et du bien être. Nous le voyons se pavaner sur les plages, une bouteille de bière à la main, de son pas incertain pour ne pas dire chancelant.
Auprès des indigènes, notre homme fait statut de héros, comme un dieu qui serait arrivé sur sa comète et cela, pour apporter la bonne parole. Son pas vacillant fait acte de grâce et son sourire d’ivrogne le monte au statut d’homme libéré de toute obligation. Je le répète, presque un héros. Du haut de son pouvoir, notre cocotéus continue ses balades sur la plage en dandinant d’un cocotier à l’autre. Il est vrai que sur les plages du paradis, sur les belles plages dont je parle, on peut trouver deux choses : ou une belle indigène dans sa tenue d’innocence, au sens propre et figuré, ou alors une vache. Parfois on se demande qu’elle est l’une de l’autre tant la ressemblance est frappante, toujours au sens propre et figuré, mais bon, c’est une autre affaire.
Notre spécimen va donc d’un arbre à l’autre, compter fleurette à nos jolies vahinés. Les ébats commencent toujours par quelques échanges de bonnes gorgées de bière, histoire de se mettre en harmonie avec le moment présent. On se dit ensuite quelques âneries dans l’illusion que l’ennui n’appartient qu’aux autres, de grands et gros sourires avec ou sans dents, bref, toute la gamme des petites cajoleries qui sont sensées briser la glace et mettre un peu de feu dans les tripes.

On se lasse vite de ces jeux, faits de petites conquêtes, de petites intrigues, et de petites amourettes, et en général, le jeu s’arrête quand on a fait le tour du cheptel, il n’y a alors plus de " petite "qui vaille. Toujours en général, on trouve une vahiné sous chaque cocotier et lorsqu’on arrive sur un territoire nouveau, il faut qu’à la fin de la journée, tout le troupeau ait été visité. Notre cocotéus a encore dans le sang le sens de la production , il ne peut encore envisager sainement de profiter de son bon plaisir sans avoir à battre des records ou de rester dans un cadre aux normes ISO …avec des quotas , zéro faute dans l’exécution, etc.
A la fin de la journée, l’unique récolte qui va de soit est celle des numéros de téléphone. Eh oui, le « no futur » n’est pas ici d’actualité, on vit à l’heure des téléphones cellulaires. Une fois la fauche finie, notre cocotéus peut savourer sa journée, d’une part il en a tué une de plus, d’autre part, avec ce qu’il a ramassé de numéros de téléphone, il devrait bien pouvoir passer la nuit avec l’une d’elle. Voila esquissée en quelques coups de crayons la journée type de notre homme. Vient maintenant la nuit. L’approche de l’obscurité lui donne quelques angoisses qu’il soigne à l’aide de bières bien fraîches. Il en profite pour s’allonger sur sa chaise longue préférée et méditer sur les souffrances de la vie. En effet, dans cet état d’oisiveté sans restriction, vient à la tombée du jour une sorte de nostalgie de temps anciens. Notre homme a la larme facile, et la compassion souvent l’étreint. Ses longues méditations le mènent alors à s’éprendre de l’humanité, et cela se termine par d’interminables larmoiements. Du vol léger de sa contemplation, il plane alors sur les plateaux de l’humanité souffrante, et un léger sourire semble effleurer ses lèvres, il nage dans le bonheur. Comme il les plaint, comme il aimerait leur venir en aide. Mais le plus important est de pleurer et de vivre cette touchante émotion qui alors le rapproche des siens.
Après avoir bien pleurniché, il y a toujours une belle indigène pour le rappeler à l’ordre. Des ventres qu’il faut remplir. Dans un large mouvement royal, il se lève, fait mine d’avoir l’esprit occupé à je ne sais quel projet d’importance, puis sort un billet de sa poche. En général un billet inférieur à ce qui est à devoir pour le repas en question. Notre indigène se fâche, le traite de sale radin, de tous les noms d’oiseaux tropicaux et d’autres encore inconnus dans les îles. Après la dispute, il sort enfin le second billet qui complète ce qui sera le prochain remplissage. Hahaha, les bonnes bananes cuites, frites, flambées, mangées crues ou par les deux bouts, une longue histoire. Notre homme ne les supporte plus. De temps en temps, au gré des rencontres avec tout ce que l’on trouve dans les superettes locales, il tombe sur une patate. Avec amour, il l’achète d’abord, la met dans un petit sac en plastique, puis, arrivée à la maison, la pèle avec amour, la coupe en petits bâtonnets, et fait à sa compagne indigène une grande démonstration de ce qu’est la civilisation. S’il a la chance d’avoir plusieurs patates pour préparer un plat entier de frites, nous sommes alors près de l’évènement religieux, le silence est requis pour ce moment de commémoration, il ne reste plus alors qu’à faire une prière et avaler la plat de frites.
Notre homme s’émeut de peu, une frite tout les six mois et le voilà aux anges tel Archimède découvrant je ne sais quel secret. Il ne crie pas Eureka, ne court pas tout nu dans les dédales de la ville, mais la fameuse larme est là, à lui chatouiller le bord de l’oeil, et quand sa compagne lui demande ce qui se passe, il lui répond qu’elle ne peut pas comprendre.

Comprendre : qu’est-ce que notre Adam et Eve peuvent bien comprendre l’un de l’autre ? Eve, elle, a souvent faim, quand elle ouvre la bouche pour parler, il s’agit en général du thème du prochain repas. Je parle d’Eve, mais ce serait sans compter la ribambelle de bambins qui gravitent autour. Notre cocotéus, lui, est presque toujours en lévitation, sa situation de dieu vivant (notre frite en est la preuve) le met dans des situations de piédestal où il faut toujours regarder les choses et les gens d’en haut. Notre homme jouit de sa prestance d’homme dieu, gouvernant sur les créatures qui daignent tourner autour de lui.
Voilà en peu de mots en quoi consiste le plaisir de notre Adam et Eve. Chez l’une, la satisfaction de la panse bien remplie, chez l’autre, ce sentiment des choses bien faites et d’un monde bien ordonné. Pour sceller leur union, ils feront l’amour toute la nuit, et la bien-aimée, lorsque son époux sera repu de bonne chair, lui susurrera à l’oreille qu’une télévision serait la bienvenue dans cette petite maison du bonheur.
Aujourd’hui la télévision, demain la chaine HI-FI, après demain je ne sais quoi … Mais notre homme ne serait pas prêt à perdre les grâces de sa belle, encore moins son titre de royauté. Qu’entrent dans le foyer toutes les télévisions, chaine HI-FI, machines à laver, toutes les merveilles de la civilisation, toute la marmaille est là pour réduire ces beaux gadgets à l’état de jouets cassés, recassés et réduits enfin à rejoindre les piles d’ordures ménagères qui se trouvent derrière la maison.
Dans le début de sa relation avec les indigènes, notre homme n’avait pas encore subi ce dur entraînement que doit affronter le petit nouveau pour plus ou moins réussir à vivre un temps soit peu harmonieusement avec les autochtones. Les débuts sont souvent difficiles, plus encore si notre homme veut brûler les étapes et se sent l’âme de revivre les temps primitifs. S’il s’acoquine d’entrée de jeu avec une jolie vahiné, je ne vous explique pas le problème. Il sera bientôt réduit à l’état d’esclave domestique, torchant et mouchant les mômes, et cela depuis le lever du jour jusqu’à son crépuscule, il lui faudra aussi faire la cuisine, et bientôt le ménage, promenades obligatoires de cette même ribambelle de gosses, histoire qu’ils ne cassent pas tout dans la maison, puis les coucher …Pendant ce temps, la chère maman aura tout le loisir de passer la journée à regarder ses émissions de télévision préférées, de dormir, se reposer encore, d’avoir toutes sortes de conversations inutiles avec la voisine, et le cas échéant, bien sûr, faire les beaux yeux et plus si affinité avec tous les beaux mâles qui s’approcheraient à distance non respectable.
Il faut bien le comprendre, notre cocotéus veut être roi, mais il y a toujours un vizir qui veut devenir grand vizir à la place du grand vizir et nos charmantes dames ou demoiselles pourraient être tentées de changer de maître. L’équilibre est dur à trouver, et le mieux pour notre cocotéus est de rester aux fourneaux, histoire de ne pas irriter sa belle. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Cela fait partie de l’apprentissage que d’apprendre les limites de chaque chose et de chacun, et surtout de savoir que ces belles fleurs tropicales peuvent rapidement prendre des allures carnivores, et qu’une fleur carnivore ne s’arrose pas avec de l’eau mais avec de l’acide sulfurique. Comme dit la chanson, qui vivra verra.
Quand notre cocotéus a enfin pris le contrôle des troupes, c’est alors qu’il peut vraiment profiter de son pouvoir et surtout de son bon plaisir.

Qui n’a jamais rêvé d’être roi ! Pas pour la vie, non, pas une potiche à la Louis XIV ou un empire à la Genn Gis Kahn, non, quelque chose de plus accessible, un petit royaume sans prétention, avec uniquement une petite cour de prétendants, et juste ce qu’il faut d’intrigues pour ne pas mourir d’ennui. L’homme qui avait voulu être roi ! Celui-ci était trop prétentieux et voulait un royaume au-delà de ses capacités, pour cette raison tout a capoté. Je parle d’un petit royaume, un petit machin genre sphère principale autour de laquelle tournent quelques satellites, un truc pour alimenter les conversations du soir et les moments de solitude lors des chaudes nuits caribéennes.
Nous voici arrivés sur une bonne diagonale, notre cocotéus, avec autour de lui sa tribu troglodyte, et lui au centre pour régner.
N’allons pas voir dans nos indigènes ce que nous appellerions « un homo en voie de développement », c’est-à-dire un sous-développé, car dans ce cas de figure la conjonction « sous » ne nous permettrait pas de voir les choses objectivement. Notre sauvage serait plus « bon » que « sous », et notre petit roi peut les compter, toutes ces milles petites jouissances, toutes ces petites délicatesses et cajoleries. Il redécouvre le plaisir, les plaisirs oubliés depuis quelques éternités déjà.
Le masque de la barbarie a pour visage celui de l’enfance et de l’innocence, en enfermant la bête immonde, on a aussi enfermé la jeunesse de notre humanité. Quoi de meilleur qu’une bande de gais lurons toujours le sourire et le rire à la bouche, que rien ne tracasse! Cela vaut son pesant d’or. Allez-vous-en, hordes de grincheux, de mécontents et de tristounets, aurait envie de crier notre cocotéus, et cela lorsqu’il repense à sa première vie, au monde d’avant, à celui qui était le sien.
Non, encore une fois, pour rien au monde il ne serait prêt à perdre son petit bout de paradis, son royaume et sa tribu d’indigènes.
Notre homme des cocotiers perd peu à peu son latin car il faut avouer que les autochtones ne sont pas toujours faciles à vivre. Chaque problème a sa solution. La justice est réduite à l’art de savoir manier la machette, il s’agit d’une justice tranchante. Au premier abord, cela peut paraître un peu cruel, barbare, mais notre indigène ayant une solution à chacun de ses problèmes n’a donc pas besoin d’en inventer de toutes pièces, et le chaos qui pourrait sembler grandiose ou sanguinolent ne se réduit en fait qu’à quelques chamailles, et cela en général afin de marquer son territoire foncier ou affectif. Très primitif n’est-ce pas ! Mais bon, en comparaison des kilomètres cubes de sang qui ont été versés lors de nos dernières guerres, nos indigènes restent dans des limites toutes raisonnables. Comme dans Astérix et Obélix, on se met beaucoup de baffes, de temps en temps une main tombe de son bras, mais dans l’ensemble, tout le monde aime tout le monde, il n’y a aucune différence, même pour les Romains. Le chaos humain se réduit donc au chaos de quelques mâles en rut ou de quelques mégères mal apprivoisées, en soi, rien de méchant, on est loin des Panzer, de la « Blitz Krieg » ou de je ne sais quoi encore.
Notre bon sauvage n’a pas le loisir de vouloir sauver le monde, car tout simplement il n’a nulle envie de le détruire, il fait encore partie de l’innocence humaine, de la barbarie.
Nul besoin pour lui d’avoir une télévision pour voir des choses extraordinaires car sa vie est une source intarissable d’aventures avec rebondissements en tous genres. Les romans-feuilletons de télévision font tristes mines à coté de la vie du plus ennuyeux de l’un de ces énergumènes.

Il faut le répéter encore, notre indigène a trop à faire avec lui-même, qu’irait-il donc faire à la recherche d’un monde meilleur, sa propre vie lui suffit largement, il n’a pas besoin d’aller voir ailleurs. Il était important de re-situer les choses afin de savoir sur quel sol marche notre homo-cocotéus car en général c’est la géographie locale qui donne forme à l’homme.
Notre cocotéus a bien l’allure d’un mutant. Une tête pour sauver le monde et un corps pour jouir jusqu’à l’indécence. Il va de soi qu’il y a souvent conflit et que notre homo des îles touche souvent du schizophrène. La pensée va au poing ou le poing à la pensée, doit-il prier ou donner de l’uppercut, là est la question. Un peu comme Prométhée pris entre deux montagnes, notre cocotéus se ronge le sang et les nerfs.
Un sauveur de monde qui perd la raison devient un psychopathe dangereux, avec pour conséquence directe que, ne pouvant ou voulant plus sauver le monde, il désir alors le détruire.
De même, un jouissif hébété qui se sens l’âme d’un sauveur est confronté lui aussi à de graves troubles mentaux. Au final, il ne peut rien faire pour l’amélioration de notre planète, et de plus, il a perdu sa raison de vivre qui est de jouir la bouche ouverte.
Au jeu des cocotéus, et comme dans la bible, il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus, et l’on peut faire la liste des nombreux cadavres qui jonchent les belles plages aux eaux turquoises.
Pour celui qui arrive sur son île, le mystère qui entoure le paradis le prend aux tripes, sans qu’il se rende compte de quoi il s’agit vraiment. Sans le savoir, celui qui à mis les pieds sur une plage de sable doré tombe immanquablement dans la marmite. Sans qu’il le sache, tel un appel (pas celui de la forêt mais des cocotiers), il commencera sa course et l’envie lui prendra de monter le long du tronc pour décrocher quelques cocos. Un peu comme l’homme araignée, de mini griffes lui sortiront de la peau, avec toujours cette insoutenable envie … de lait de coco. Au final, bien peu sont capables de monter sur ces mâts de cocagne, et les malheureux intrépides, après quelques tentatives d’ascension infructueuse, se retrouvent par terre, les reins cassés.
Quand l’aventure de notre apprenti cocotéus tourne au vinaigre, les choses sont extrêmement simples, il passe alors le reste de ses jours à déblatérer sur le paradis et ses habitants, ou il fait ses valises et retourne vers les grandes cités. Il raconte alors à tout le monde que ce fameux paradis n’existe pas, que l’homme des cocotiers n’est qu’une farce ridicule, et que rien n’égale la grande fratrie de la révolution universelle.
Mais notre étude n’a pas pour cible ceux qui ont échoué, mais ceux qui survivent, un temps soit peu que l’on puisse nommer les choses ainsi.
Nous avons pu voir les grands traits de caractère de ce que pourrait être notre mythique homme des cocotiers, nous avons pu voir d’où il viendrait, ce qu’il ferait, il nous reste encore à savoir où il va.
Si lui-même le savait, cette nouvelle n’aurait pas raison d’être, car alors il y aurait sûrement un petit malin au courant du tuyau pour nous le refiler. Dans ce cas de figure, notre homme serait alors à visage découvert, il écrirait sa vie sur tous les murs de la ville où la conterait à qui voudrait bien l’entendre, et au final, le mystère tomberait et la nécessité de cette nouvelle aussi. L’unique chose que nous pourrions entreprendre serait de nous faire une idée, plus ou moins vague, de ce que recherche en fin de compte notre cocotéus.
Au premier abord, il pourrait sembler qu’il ne recherche rien en particulier, si ce n’est comme on l’a vu, de béatement garder la bouche ouverte et de laisser les effluves de jouissances y entrer et sortir. C’est plus une non finalité qu’une finalité en soi.

Notre homme n’est pas de ceux qui donnent une conclusion aux choses, il les laisse suspendues, comme une multitude de pages ouvertes et sans personne pour les lire car elles sont incompréhensibles. Nous pourrons comprendre qu’aux alentours du paradis, donc du monde animal, on ne recherche rien en particulier, on est proche de cet état de béatitude ou d’éveil dont parlent les bouddhistes et les adeptes du Zen. Un état où on ne court plus après l’éléphant, car celui-ci est tout simplement resté à la maison.
Mais il serait trop simple de réduire les évènements de cette manière. En effet, notre cocotéus est l’homme double, presque la « Sigoitéra» dont nous parlions au début de la nouvelle, une tête humaine plantée sur un corps de bouc, un mélange subtile entre l’humanité et l’animalité. Aurions nous trouvé une espèce de sur ou sous homme comme l’aurait voulu Nietzsche, ou plus cruellement, le résultat dégénéré d’une humanité qui s’ennuie ?
Ceci est un trait que nous n’avons pas développé, mais sur notre paradis, comme partout ailleurs, et cela est plus frappant sur les îles, le moteur de toute action ou de toute histoire commence par de longues heures d’ennui, celles-ci s’accumulent comme s’amoncelleraient les nuages d’un orage. Une fois que la masse d’humidité est là, une fois que les nerfs sont à vifs, c’est l’éclair, et l’orage éclate, de nouvelles aventures peuvent alors commencer et la vie peut suivre son cours normal.
L’histoire de notre cocotéus serait donc les conséquences d’un oisif qui donnerait libre cours à sa folie, après avoir passé trop de temps dans la marmite de l’ennui. Quel gâchis, des milliers d’années de civilisation pour en arriver là !

Innocent lecteur, mon compagnon, mon frère !
Vous comprendrez bien que l’homo-cocotéus n’existe pas, ou s’il existe, ce n’est que par une légende, comme dirait je ne sais plus qui, l’homme des cocotiers est à chacun au travers de sa légende personnelle, celle-ci le ramenant à son paradis.
Ce retour à une unique clé, qui est de rompre le fameux cadenas et de libérer la bête, lui rendre sa liberté.
Ce cadenas, je l’ai rompu, mais je ne vous dirai pas comment, c’est mon secret, c’est mon histoire personnelle qui n’est pas la vôtre.
J’ai entendu le chant du sang couler dans mes veines, c’est plus qu’un chant, c’est un hurlement, un cataclysme, c’est terrifiant. Mon animalité a été libérée, et quand je me regarde dans le miroir, je vois mon tronc d’homme et mes pattes de bouc, je suis un pont, un raccourci entre le ciel et l’enfer, je me nomme l’homme des cocotiers.

Lors de mon retour au paradis, avec Eve, mes rejetons, ma tribu troglodyte et la bête donc … quel heureux présage ! Pas pour longtemps du reste, la bête en arrivant a aperçu le pommier et surtout le serpent. Ils ont commencé à se regarder dans les yeux, à se dire des choses terribles, et la bête qui devait sûrement avoir faim est entrée dans une colère furieuse, elle voulait lui faire la peau. Le serpent était embobiné autour d’une branche, vert de peur. La bête a littéralement déchiqueté le pommier, il n’en reste plus que des miettes, le serpent lui, après avoir courageusement résisté à fini dans l’estomac de notre démon qui, satisfait de luimême en a tiré un rot des plus inconvenant.
Bref, nous passons des jours heureux. Quand notre monstre pète un peu les plombs, je lui donne alors une dose de Marijuana ou d’alcool. Dans un premier temps, cela le rend encore plus fou mais après, il se calme.
Je lui ai même appris tous les vices, l’argent facile, le jeu, les drogues histoire de … les lui réclamer. Quand il veut son joint, son rhum, ses filles ou je ne sais quoi encore, pas de problème, je les lui fais payer, et il doit travailler pour moi, faire tout ce que je n’ai pas envie de faire, c'est-à-dire beaucoup de choses.

L’homme des cocotiers ne vole pas d’arbre en arbre, ni de tours en tours, non, il ne vole aucunement, il est avachi sur une chaise longue et fait des bulles toute la journée.
Avec le temps, il est devenu fainéant, affreux, sale et méchant, la promiscuité de la bête ne l’a pas arrangé, il est également devenu menteur, voleur, forniqueur. Sa spécialité, la fracture du crâne! Prendre un gros caillou et fracasser le coco de l’autre afin d’en faire sortir le lait.
Tout ce qu’il sait faire, c’est ouvrir la bouche, et quand tous les sens sont repus, dormir du sommeil du juste, et surtout, surtout, ne pas sauver le monde.





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L'océan de douleurs - la chute de la maison Huchaire - les rats - le livre de Satan
Nouvelles du paradis - L'homme des cocotiers - la machine à rêves - les pieds noirs - la fonction de métamorphose


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