Cette page est dédiée à la nouvelle littéraire intitulée " La chute de la maison Huchaire".

Elle fait partie du recueil de nouvelles " Le pire des mondes: nouvelles ! "
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Extrait de la nouvelle

Avez- vous entendu parler de ces gars et de ces filles qui ont pour vice de se couper les veines, juste histoire de se faire pisser le sang ? On appelle ça les « cutters « l’outil à trancher. Il va de soi que tout se passe dans l’intimité et la discrétion. On opère en général dans des toilettes avec lavabo, pour se nettoyer, c’est plus pratique. Se faire pisser le sang c’est bien mais faut quand même rester clean, alors on se saigne, on nettoie, on met un joli petit pansement et on retourne à ses activités. Et bien moi, j’en suis un de ces cutters. Les crises me prennent en moyenne une fois par semaine. Elles surviennent soudainement, un coup de sang sans vouloir faire de jeu de mot. C’est comme une envie de baiser, ça te prend, et il faut assouvir le besoin, tout de suite. Dans ces cas -là, je m’éclipse discrètement pour la première chiotte. Je sors ma petite boîte en nacre ou repose ma lame de rasoir fétiche, je relève la manche et me fait une bonne saignée. L’intérêt de la lame de rasoir, c’est qu’elle tranche bien, net, la douleur est fulgurante sans durer trop longtemps tout de même .Je sers alors le poignée pour que le sang sorte mieux. C’est jouissif je dois le dire, une jouissance un peu morbide d’accord mais une jouissance quand même. Dès que je me sens vidé, un peu dépressif, hop, un petit coup de lame et tout reprend son cours. Je bosse chez Huchaire and CO, une compagnie spécialisée dans le commerce de mines antipersonnel. Notre compagnie se trouve au cent cinquième étage d’une des deux tours du World Trade Center.



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La chute de la maison Huchaire

Avez- vous entendu parler de ces gars et de ces filles qui ont pour vice de se couper les veines, juste histoire de se faire pisser le sang ? On appelle ça les « cutters « l’outil à trancher. Il va de soi que tout se passe dans l’intimité et la discrétion. On opère en général dans des toilettes avec lavabo, pour se nettoyer, c’est plus pratique. Se faire pisser le sang c’est bien mais faut quand même rester clean, alors on se saigne, on nettoie, on met un joli petit pansement et on retourne à ses activités.
Et bien moi, j’en suis un de ces cutters. Les crises me prennent en moyenne une fois par semaine. Elles surviennent soudainement, un coup de sang sans vouloir faire de jeu de mot. C’est comme une envie de baiser, ça te prend, et il faut assouvir le besoin, tout de suite. Dans ces cas -là, je m’éclipse discrètement pour la première chiotte. Je sors ma petite boîte en nacre ou repose ma lame de rasoir fétiche, je relève la manche et me fait une bonne saignée. L’intérêt de la lame de rasoir, c’est qu’elle tranche bien, net, la douleur est fulgurante sans durer trop longtemps tout de même .Je sers alors le poignée pour que le sang sorte mieux. C’est jouissif je dois le dire, une jouissance un peu morbide d’accord mais une jouissance quand même. Dès que je me sens vidé, un peu dépressif, hop, un petit coup de lame et tout reprend son cours.

Je bosse chez Huchaire and CO, une compagnie spécialisée dans le commerce de mines antipersonnel. Notre compagnie se trouve au cent cinquième étage d’une des deux tours du World Trade Center.
Quand tu sors de l’ascenseur (ultra rapide, moins de deux minutes pour monter jusqu’au cent cinquième), il y a une grande porte où repose une sorte de chapiteau avec l’inscription «maison Huchaire».
Dès ma sortie de l’ascenseur, quand j’arrive de bon matin, je me re-fringue, chemise bien «enculottée», noeud de cravate remis à point, petit coup de peigne. Huchaire est une maison respectable et le respect commence par soi –même donc, tenue impeccable.
Quand tu entres, il y a Pamela à la réception. C’est ma bonne copine, elle sort tout droit d’un feuilleton de science fiction ou d’une bonne pub pour des produits de télécommunication. Pas un seul bouton sur la gueule, visage fin et toujours souriant, chevelure légère et onctueuse. Quand elle parle, elle a cette façon d’articuler parfaitement les syllabes, ce qui la rend encore plus charmante et intelligente. Son petit bureau, comme celui d’une poupée, propre, lisse, pas un brin de poussière sur la surface de verre, uniquement quelques reflets multicolores dus à l’environnement. Elle m’a même fait la confidence que ces jeux de lumières ont été spécialement étudiés par un artiste. Toujours pour la description, un ordinateur portable avec une souris en plastique transparent, et sans fils mes amis. Tout est transparent, translucide, c’est pour cela qu’on a l’impression de se retrouver dans un film futuriste.
Enfin, Pamela, c’est ma meilleure copine chez Huchaire, surtout depuis que je sais qu’elle aussi aime se taillader les veines. Je n’aurais jamais cru ça d’une fille aussi classe qu’elle, si parfaite sur tous les points, comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences.
Moi je suis un cutter mais c’est tout différent, quand j’ai réussi à me faire embaucher il y a dix ans, je les ai blousés en me faisant passer pour ce que je n’étais pas. Depuis, tout le monde sait que je ne mérite pas le respect des Huchaire . Ils me gardent juste par convenance, parce que je suis quand même un petit gars sympathique et que le suivant, s’il devait me virer, serait peut être pire. Moi je ne suis pas terrible, mais ils savent à quoi s’en tenir, finalement, les gens sont vraiment conservateurs, ça m’arrange bien. Tout ce qu’on me demande, c’est de ne pas bouger de ma situation ni de mon rôle. Tant que mon noeud de cravate sera bien mis, que ma tête et mes propos seront hygiéniques, rien à craindre.
Le matin où tout à commencé il régnait une ambiance frivole, je ne sais pas pourquoi, tout le monde semblait de bonne humeur. Je ne pouvais me mettre dans l’idée qu’ils aient tous bu un petit coup, mais c’est ce que je ressentais.
Le petit groupe discutait gentiment, de sujets bateau qui vont dans le vent. Toujours le même thème récurrent, la reprise économique: va- t-il ou non y avoir une reprise économique. Stupéfait, j’écoutais Herbert nous dire que la croissance, pas que les gens n’y croient plus mais que plus personne n’en veut.
« Vous vous imaginez, une reprise, mais cela voudrait dire quoi exactement ? Qu’après vingt ans de crise, il faudrait s’y remettre avec cette angoisse que la dépression revienne de nouveau. On serait obligé d’y croire deux fois plus, toujours dans cette peur d’une nouvelle décroissance, toujours sur le qui- vive, on n’arrêterait plus, et on en mourrait d’épuisement.
« La dessus on est tous bien d’accord « répondirent en coeur tous les compères de l’équipée, mais comment Huchaire pourrait-il accepter ça - une philosophie de travail en quoi plus personne ne croit ou ne veut même y croire, quelqu’un a une solution ?
« Moi j’en ai une déclare le fanfaron de l’équipe, on paye une bande d’islamistes rebelles. Tiens par exemple, un commando suicide, on les forme à piloter un avion et ils viennent s’écraser sur le World Trade Center, c’est pas une bonne idée ça !?»
Tout le monde rigole de bonne foi.
« Imaginez le spectacle, la tour qui tombe et, dans son écroulement, en fait tomber une autre qui elle -même en fait tomber d’autres, comme dans les dominos, New York par terre. Et qu’est -ce qu’on ferait après , on commencerait par foutre une bonne raclée aux islamistes histoire de leur faire porter le chapeau et que tout le monde y croit , et après bien sûr ,on inventerait un autre stratagème pour continuer de tout faire sauter.»
« T’as bien raison, il faut que tout tombe d’un coup, ou plutôt morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien et ton idée de faire porter la faute aux islamiste, ça c’est génial car on pourrait alors continuer le massacre en toute tranquillité ».
Je ne les avais jamais vu parler comme ça, moi qui m’imaginais des choses sur eux. Herbert, d’habitude toujours logique, ses propos cohérents et ses raisonnements qui finissent toujours par faire de vous un minus. Harrison, qui l’eut pensé, lui la machine à dollars, le bulldozer qui écrase tout le monde, le voilà maintenant à vouloir tout détruire. J’en étais ébahi, enfin des copains, après dix ans à m’évertuer à coller à leur magnificence. Tout d’un coup ce sont tous mes potes, je n’ai plus besoin d’essayer de les atteindre, ils ont tout détruit, ils veulent tout faire sauter, ils deviennent enfin accessibles.
En l’espace d’une seconde, je m’imagine que le soufflet va tomber, que ça n’est qu’une incartade et que dans quelques secondes, tout va rentrer dans l’ordre.
Ça empire même, Harrison est déchaîné, pris dans son propre jeu et dans l’enthousiasme général, voilà qu’il remonte sa manche à grands gestes. Stupeur, c’est lui aussi, un cutter, on le reconnaît de toute évidence aux nombreuses stries sur son avant bras. Il sort une petite boîte et le voilà à se trancher devant tout le monde. Ce couillon, il fait tournoyer le bras en l’air et arrose tout le monde de son sang. Je n’en crois pas mes yeux, c’est le délire le plus total.
Faudra bien que ça s’arrête, sinon, on va tous se faire licencier, se retrouver au poste de police, dans un asile ou je ne sais pas où. Une goutte de sang vient d’atterrir sur le beau bureau de Pamela. Elle met le doigt dessus, puis à la bouche et lance un « pas mauvais «, mais le mien est plus suave. « chiche « lui rétorque Harrison.
Paméla, pas toi, tu ne vas pas t’y mettre aussi, à ce rythme- là, tous les murs vont être badigeonnés d’ici peu. Ils sont tous devenus dingues. Mais comment ont-ils pu en arriver là, ils se mettent maintenant à détruire le matériel.- Pamela, non, non, ne casse pas ton joli ordinateur. Trop tard. Harrison mais laisse cette armoire tranquille, tu ne va tout de même pas tout foutre par terre.
Aie, aie, trop tard encore, j’en connais un qui ne pas être content.

« Mais pourquoi grand Dieu ? »
« Ils proféraient des menaces, ils disaient qu’ils n’auraient de repos tant que flotterait un drapeau américain.
« Je vois, je vois, ça ne pouvait être qu’un commando islamiste, nous avons de la chance qu’il n’y ait pas eu de blessés. Bon, que l’on me remette tout en ordre, j’ai une visite importante cet après midi. »
Et c’est ainsi que Monsieur le Président Huchaire classa l’affaire, ça aussi ça me semblait louche, mais bon…

La tranquillité emplissait à nouveau les bureaux, les mêmes discussions bateau, les mêmes fax arrivant continuellement, le téléphone, toutes les conneries habituelles d’un bureau. Chacun avait repris son poste, sa place et son rôle.
C’en était presque dommage, cette crise de délire avait eut au moins le mérite de donner une nouvelle note à la monotonie ambiante. Harrison était redevenu aussi ennuyeux et pédant qu’avant, Herbert de même.
C’est le président Huchaire qui nous inquiétait, ces derniers temps, il paraissait un peu dépressif, on le voyait marmonner dans sa moustache des propos inintelligibles, on le voyait souvent déambuler de long en large d’un pas rapide, les yeux hagards.
On m’a même raconté qu’un beau matin, en arrivant devant la porte de la compagnie, il aurait proféré des propos blasphématoires envers son propre nom, vous imaginez vous !
On le voit errer dans son bureau, d’un couloir à un autre, l’esprit préoccupé, ailleurs. Quand on lui parle de bénéfice, il hausse l’épaule, de mauvais bénéfice, voilà qu’il ricane, vraiment bizarre je vous dis. Pour être franc, je crois qu’il a pété un plomb le père Huchaire. Mais dans un sens, ce n’est pas plus mal. J’ai pu remarquer ces derniers temps que l’ambiance était plus relâchée chez Huchaire. on rigole, on s’esclaffe à en renverser le café qu’on a dans la main et salir la robe de la voisine pour que celle -ci s’esclaffe à son tour et renverse le sien sur la chaussure de l’autre voisin, et que tout le monde part à rire.
Le cheval se débride, ça sent la chute, de qui, de quoi, je ne sais pas, mais il va y avoir des bobos.

Pourquoi moi, pourquoi fallait-il que ce soit moi. Je me trouvais en face de Huchaire, dans son beau bureau d’acajou avec sièges moelleux. Il se dressait là en face de ma petite personne, avec ses petites joues pendantes et sa tête enfoncée dans les épaules.
« Je vous ai choisi vous mon garçon car vous êtes le plus médiocre de la maison. Pour cette raison, vous pourrez mener au mieux l’affaire que je vais vous tracer.
Vous n’êtes pas sans savoir mon ami que la maison Huchaire a pour négoce les mines antipersonnel, n’est ce pas ? «
Voilà qu’il me prend vraiment pour un con maintenant, je sais que je ne suis pas une lumière, mais quand même.
« Oui Monsieur le président « « Vous savez par ailleurs qu’on se doit d’inaugurer le nouveau millénaire sous de bons auspices, faut que ça pète bon dieu, faut des décibels, du mouvement. On va le commencer ce nouveau millénaire – et ça je peux te le jurer – par un beau feu d’artifice, pour qu’on s’en souvienne de mémoire d’hommes, jusqu’aux cinquante prochaines générations, c’est à dire le prochain millénaire.
« Oui Monsieur le Président »
« Arrête de me répondre comme ça connard »
« Oui …, très bien monsieur … le président ». Voilà maintenant qu’il devient vulgaire, mais faudrait pas trop qu’il exagère car tout président qu’il est, j’ai des droits moi, comme par exemple de prendre mes clics et mes claques et de quitter Huchaire.
« Je vais vous confier une tache mon garçon »
« Oui Monsieur Huchaire »
« Vous n’êtes pas sans savoir que nos produits – les mines antipersonnel – ont mauvaise réputation de part les temps qui courent, on nous traite maintenant d’ogres, nous les fabricants de ces jolis joujoux mais ceux qui me les achetaient ne disaient pas la même chose ,ils étaient prêts à payer le prix cher pour semer la terreur – et dans leur propre pays en général Toujours est -il ,me voilà aujourd’hui avec une commande de 50.000 mines qui me restent sur les bras et dont je ne sais que faire.
Les mettre dans un entrepôt, avec les histoires de normes de sécurité et de gardiennage, ça me coûterait trop cher. J’ai donc eu l’idée de les faire monter et de les entreposer ici, dans les bureaux d' Huchaire.
Attention, bouche cousue. Elles arriveront par petits cartons de dix, tu n’auras qu’à dire, si on te pose des questions, que ce sont des chocolats pour les nécessiteux, estropiés par ces même mines et vu qu’il y en a un paquet de ces nécessiteux, on n’y verra que du feu. Une grande campagne pour se racheter une conscience que tu leur expliqueras, des milliers de boîtes de chocolats qui vont être envoyées de part le monde.
Voila, je vais te donner cinq sbires et vous allez me monter ça dans la cafétéria, vous avez une semaine pour accomplir cette tache, avec bien sûr augmentation à la clé. »
Quelle drôle d’histoire, quel drôle de boulot pour ne pas dire. Je confirme, Huchaire est devenu un peu bizarre.
Les cinq gars et moi en étions à monter et descendre en ascenseur, chargés de boîtes de chocolats ! Toujours la même petite réponse aimable au curieux: « des chocolats pour les nécessiteux estropiés «. « Oh, super « qu’ils répondent tous. Moi personnellement, je ne vois pas ce qu’il y a de super à envoyer une boîte de chocolats à un gamin à qui on a enlevé une jambe, mais bon, chacun son sens de la morale, faut être tolérant après tout. Sans vouloir, faire de mauvaise blague, ces mines, elles aussi m’ont estropié, uniquement les avant- bras, mais rassurez-vous, cela ne durera que quelques jours et avec l’augmentation, je m'achèterai une boîte de chocolats.
Ainsi donc, au bout de quelques centaines d’aller retour, toutes nos petites boîtes se trouvaient entreposées dans la cafétéria. Une montagne de mines antipersonnel… de chocolats. Je crains un peu, avec ces cinquante milles mines, il y a de quoi faire sauter l’immeuble tout entier.
Maintenant, le rêve d’Herbert et Harrison pourrait bel et bien se réaliser, et au final, ce serait les islamistes qui se feraient casser la gueule.
Ouais, je flippe. Toutes ces émotions ont même réussi à me faire passer l’envie de me couper les veines. Trop d’émotions, suffit.

Faut que je vous raconte. On commence sérieusement à manquer de boulot ici, tout le monde trouve le temps long. Huchaire, à qui il doit encore rester quelques lumières, a instauré le cinéma détente en milieu d’après- midi. Qui le croirait, on est payé à regarder des films. Un grand écran, des petits coussins par terre pour nos fesses sensibles et nous voila tous à mater. C’est une obligation, on n’a pas encore sombré dans l’anarchie totale et à la séance de deux heures tout le monde doit s’y rendre. Le choix des films est un peu particulier. Toujours des films catastrophes pour ne pas dire apocalyptiques style « la tour infernale «, « indépendance day «, « Godzilla «, à chaque fois la ville de New York ou une partie au moins est réduite en miettes. Je ne sais pas ce qu’ils ont nos metteurs en scène à vouloir détruire notre beau New York, c’est la capitale du monde non ! Vous n’avez pas l’air convaincu, ce n’est pas grave. Toutes ces tours par terre, je dois vous avouer ça me dérange un peu, j’aimerais mieux quelques James Bond, ça casse aussi, mais pas chez nous. On a quand même eu droit à une exception, « taxi driver ». Ca change des films cataclysme, mais c’est bizarre comme film, j’en ai marre des choses bizarres, je vous disais que j’aimerais un bon James Bond, et bien non, fleur bleue, amour et eau fraîche surtout pas de sang, pas de psychopathes, d’ogresses du sexe, des gens normaux merde alors.
J’ai quand même eu mon augmentation, c’est bien la seule contrepartie de tout ce sale délire, mon salaire, il a triplé, c’est vous dire. J’aurais presque préférer qu’il double simplement, triplé, c’est trop tout d’un coup, y-a encore du délire dans tout ça.
Enfin, tant qu’on ne me demande pas de travailler tout nu ou je ne sais quoi encore, je reste, avec tout ce fric en plus, je vais pouvoir aller me saouler dur avec les copains pour oublier.

Huchaire and Co avait retrouvé un calme relatif, le président lui même paraissait plus serein, son sourire plastique à nouveau lui ridait le visage et son humour paternaliste et bienveillant refaisait surface.
Maintenant, c’était au tour de Harrison et Herbert de nous inquiéter. Faut dire qu’à force de nous passer « Taxi Driver «, l’émotion a du passer trop fort dans leurs petites veines. On les a donc vus se pointer un beau matin avec une grande raie colorée sur le crâne et une boucle d’oreille dans le nez. La boucle, c’est nouveau car lorsque le film de Scorcese est sorti, ce genre d’excentricité n’avait pas lieu. Nos deux larrons avaient innové. Ils utilisaient dorénavant dans leur langage de petites expressions courtes tirées certaines d’on ne sait où, d’autres du style « Dacodac «, bref, toutes les petites idioties qui ont marqué le cinéma de part des personnages extravagants.
Ils se voulaient malgré tout clean et n’agressaient qu’indirectement, par boutade. Ils m’interpelèrent un soir à la sortie du travail pour m’inviter à boire un verre.
« Pourquoi pas « leur répondis- je mi-figue mi-raisin, je ferai juste attention de leur proposer un lieu de foule … par pure protection.
Je me retrouvais donc avec mes acolytes, un verre de bière à la main. Notre discussion se limitait à un grand silence, ce qui commençait de me gêner. « Tu sais petit con » commença de me lancer Herbert, « tu crois peut -être qu’on est des rigolos avec Harrison, mais on va te prouver le contraire ».Il eut à peine fini de s’exprimer, que non de Zeus, voilà qu’il sort un flingue, hurle qu’il va butter tout le monde. En quelques secondes, la cohue générale, une vraie débandade. Dans ma fuite, j’ai juste le temps d’entendre un coup de feu.

En entrant chez Huchaire, j’ai la gorge serrée. Que vais-je trouver, la police dans son enquête, Huchaire qui va me demander si je n’ai pas vu Herbert et Harrison. Le résultat est pire encore: les deux lascars sont là, comme si de rien n’était, ils me croisent, me font un clin d’oeil et un petit geste du doigt se posant sur la bouche, pour ensuite aller sillonner la gorge. J’ai bien compris bande de cinglés, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas assez fou pour baver à quiconque... Je dois avouer que depuis cet événement mémorable, je les avais sous les yeux les deux. Leur schizophrénie ne semblait pas évoluer trop vite, il restait dans le propre. De nuit, ils étaient libres et invisibles, mais de jour, ils ne pouvaient aller trop loin sans se compromettre.
Des trucs cons on va dire, ils pinçaient les fesses des filles, ce qui était impensable il y a de cela peu de temps encore. En fait, ils ressemblaient à deux petits Cow Boys voulant impressionner leur monde. En me remémorant l’épisode du bar, Je me demandais ce qui leur avait pris, car finalement, ils ne sont pas méchants tous les deux, juste besoin de prouver je ne sais quoi.
Nous étions donc retournés à la maternelle, les garçons pinçaient les fesses des filles (nos deux oiseaux avaient fait des émules), les filles faisaient des grimaces aux garçons, le tout dans un climat de drague type adolescents attardés, on entrait dans le feuilleton des multiples petites amourettes. Ca remplissait le temps. Celui -ci se faisait en effet toujours trop long. Les 19 mêmes films revus dix fois commençaient de nous ennuyer, les téléphones sonnaient peu, fax idem.
Les tenues aussi commençaient de se négliger, Huchaire le premier, rasé un jour sur deux, avec sur ses cravates quelques taches de gras ou de ketchup, bref, pas le top, moi qui m’évertuais à être toujours irréprochable! Malgré tout nous entrions dans la période douce de la libéralisation, les craquements de la débâcle étaient finis, nous coulions presque des jours heureux.
La brutale convocation de Huchaire remit mon impression en branle. Il avait dans son bureau des cartons entiers de photos. Des appétissantes, je peux vous le dire. Il s’agissait de portraits d’enfants, tous mutilés, principalement avec une jambe en moins, appuyés sur une béquille ou un bout de bâton. Des milliers, ces cartons en contenaient des milliers. Mais où est-ce qu’ils avaient donc bien pu dégoter ça ?
Le but du jeu cette fois ci … accrocher ces photos partout sur les murs des bureaux d’Huchaire and Co, c’est à dire tout l’étage entier du World Trade Center. Mais je ne vous en ai conté que la moitié, la deuxième surprise va au -delà de la première: sous chacune des photos encadrée serait fixée une petite chaînette, avec à son extrémité une mine anti-personnel sur laquelle serait inscrit « plus jamais ».
Je le laissais finir son monologue. Avec beaucoup d’efforts ,lorsque celui ci me demanda si j’avais des questions , j’osais à peine lui rappeler que les mines étaient chargées , un danger plus que réel , et qui pire encore , si une sautait , par réaction en chaîne de l’onde choc , cela ferait péter toutes les autres …je n’eus pas le temps de finir ma réponse ,il pleurait , pleurait comme un gosse à grosses larmes et gros soubresauts dus aux hoquets. « Tu t’imagines me beuglait t-il dans son flot de sanglots, j’ai estropié des milliers d’enfants, ça pourrait être les miens, j’ai tué mes enfants, les enfants de la terre ». Et le voilà qui repartait à s’effondrer dans ses sanglots, il en geignait, un veau, et cela n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter. Cinq minutes passées, je compris ce qu’il me restait à faire, m’éclipser. Juste quand je franchissais la porte, il sembla reprendre ses esprits et entre deux hoquets, me fît comprendre que pour ce coup- là, il me donnerait dix sbires, des latinos un peu demeurés afin que nul soupçon ne s’éveille. Il me fît aussi comprendre que personne ne devait savoir que les mines étaient chargées, et avant que je ne puisse rétorquer la moindre chose, il repartit dans son océan de larmes.

Ainsi commença la laborieux travail d’accrochage: un gars pour encadrer les photos, deux pour percer les murs et mettre les chevilles, un autre pour les chaînettes… et moi dans la tâche périlleuse de peindre le « plus jamais «..Fallait que je fasse attention, car ces petites bébêtes, elles sont sensibles, il ne s’agirait même pas d’en faire tomber une par terre. Les murs se tapissaient au fur et à mesure de l’imagerie morbide de ces enfant estropiés, chacun d’eux un joli collier autour du cou. Une sorte de rétrospective en quelques sorte, on aurait presque pu ouvrir une galerie, demander un dollar pour chaque entré, et laisser les badauds se rincer les yeux. Mais je craignais plus pour les mines, notre monde est rempli de maladroits et pour une mine tombée, cent vingt étages qui s’effondrent. J’eus une dernière conversation avec Huchaire, je le suppliais de faire en sorte que personne ne s’approche des mines, de trouver un petit truc. On eut donc la charmante idée de placer quelques pancartes « attention, mines chargées «. Les gens devaient le prendre comme une blague, juste histoire de mettre un peu plus d’émotion à cette campagne dont Huchaire seul connaissait la finalité.
Voilà donc pour clore l’épisode des mines. Le nouveau feuilleton pointant le bout de son nez se nommait … Herbert et Harrison.
Les deux restaient quasiment invisibles, se cloîtraient dans leur bureau, rivés sur leur ordinateur.
Curieux comme je suis, je réussis à obtenir les mots de passe de leur messagerie. Cette chère Pamela me fût bien utile, je lui promis une grosse glace pleine de crème, elle m’a donc donné accès au fichier de tous les mots de passe. Elle est vraiment ravissante Pamela.
Vous me croirez ou non mais H. et H. étaient en pleine relation, pour ne pas dire pourparlers avec des islamistes. J’ai même eu un jour la chance d’intercepter un direct l’une de leurs web conférences.
D’un coté H. et H., de l’autre une bande de barbus farceurs. Ca négociait dur, H. et H. mettaient toujours la pression pour que la discussion garde son sérieux, nos hurluberlus paraissaient vouloir passer du bon temps. « Des armes - des armes » lançaient H. et H., « des clopes, du whisky, des femmes » relançaient les autres en pouffant de rire. La web conférence prenait les allures d’une belle bouffonnerie. H. et H., plus sérieux que jamais, leur expliquait qu’avec des avions, il ne serait pas difficile de faire sauter les deux tours du world Trade Center. De l’autre coté de la caméra, nos islamistes imitaient l’avion les deux bras étendus en croix, crachouillaient en guise du bruit du moteur, pour enfin du pied, renverser deux verres d’eau, et tous de rigoler à en pleurer, ensuite de se regarder et d’un signe de l’index sur le front, mimer un « ils sont fous ces américains », puis de repartir à rire de nouveau.
H. et H. avaient quand même réussi à obtenir d’eux un numéro de compte. En guise d’adieux, nos barbus insistèrent pour ne pas oublier le colis de clopes, whisky, et deux ou trois poupées américaines, des vraies blondes insistèrent -ils. les islamiste avaient l’air d’apprécier ces entrevues , chacune se terminait par un « oui , demain , demain » , on va beaucoup rire encore , beaucoup avions qui vont écraser , ha , ha , ha , et avec l’argent , beaucoup tac-tac avec les filles ».
J’arrête la description de cet interlude, c’était juste pour vous donner une idée de la fraternité entre les peuples.
J’entretenais depuis quelques temps une amourette avec Pamela. Celle- ci avait grossi, et quelques boutons – sûrement les excès de glace à la crème – venaient entacher son visage. Sa voix aussi s’était un peu alourdie, elle n’avait plus cette façon parfaite d’articuler, sa mâchoire s’était ramollie, je n’irais pas jusqu’à dire qu’on ne pouvait plus la comprendre, mais … Un chou, voilà ce qu’était devenue Pamela. Avant, sa perfection la rendait un peu trop belle, inaccessible, voire glaciale. A ce jour, elle rayonnait, de ses petits bourrelés graisseux d’abord, mais aussi de mille petites autres choses délicieuses.
Si je n’avais pas été déjà marié, je l’aurais épousée de suite. Juste une salle manie qu’elle avait contractée, de coller ses chewing gum usagés sous sa belle table de verre. Quand elle s’ennuyait, elle les décollait puis les replaçait, toujours avec quelque harmonie: l’art du chewing gum usagé au travail, pourrait- on appeler ça.
Pour continuer le tableau, Huchaire une fois de plus avait retrouvé lui aussi sa bonne humeur tintée de gaminerie, on avait droit à un humour tout droit sorti de la maternelle. Le seul hic dans tout ce bain de bonheur, est qu’on naviguait dans un vrai champ de mines que tout le monde ignorait.
Quelques personnes extérieures à la maison Huchaire trouvaient l’idée originale. C’est vrai après tout, on vend des mines, on en colle donc plein les murs et notre responsabilité incombe aussi d’afficher les photos de tous les mutilés, pour qu’on sache qu’on n’est pas des criminels qui nous ignorons. Socrate ne savait pas, nous, nous savions. Quelques plaisantins proposaient de prendre une mine et de la laisser tomber à terre en disant « vous vous imaginez si elle était chargée », et moi de leur répondre « vous vous imaginez si vraiment elle l’était. Vous n’avez qu’à regarder de plus près et de les soupeser », et les plaisantins riaient jaune.
C’est clair, on avait de moins en moins de travail, je ne sais pas d’où venait l’argent pour nous payer, mais ça glandait dur.
On avait installé des frigos qui régulièrement se remplissaient de bières, on trouvait sur le mur des jeux de fléchettes, sur les bureaux, des consoles de jeux vidéo…

Ce matin là , Huchaire entra dans une grande colère , il nous informa que cinquante millions de dollars venaient d’ être volés sur le compte de la société , que les finances n’étaient déjà pas bien bonnes… et finit sa tirade pour nous dire que sa partie de golf l’attendait , et que ce n’était pas correct de voler cinquante millions de dollars à son employeur; entre temps , il reçut un appel sur son téléphone cellulaire , et ainsi se termina l’épisode du vol des millions d’US$.
Ainsi donc, pour finir de dépeindre le tableau, on passait des jours heureux, mais à y regarder de plus près, ça puait vraiment le délire.

Pour ce qui est de H et H, les choses évoluaient aussi, régulièrement, j’arrivais à intercepter des brides de conversations et de vidéoconférences, avec leurs amis les barbus. Lors de la dernière entrevue, la troupe d’islamistes avait reçu une grosse boîte. Une énorme boîte à chaussures de trois mètres de haut sur cinq de long, avec une sorte de porte pour y entrer. Mais nos garçons ne semblaient pas s’y intéresser. ils racontaient à nos H et H ; et toujours en riant , qu’avec la grosse boîte ils avaient aussi reçu des consoles de jeux Nitendo avec simulateur de vols pour tous types d’avions , chasseurs , petits porteurs , gros porteurs , Boeing …J’ai juste eu le temps d’attraper cette réplique lancée par Harry , qui les engueulait, leur disant que le vrai simulateur de vol c’était la grosse boîte et non les conneries de Nintendo sur lesquelles jamais ils n’apprendraient à piloter. Et les autres qui s’esclaffaient « on a abattu le second , aujourd’hui , deux cent points , Nintendo meilleur que boîte à chaussures , boîte à chaussures, pas air conditionné , et journée , très chaud ». Et les revoilà à chiper de nouveau la manette « regarde frère, je passe au -dessus de New York » l’autre lui donne un coup de coude « Haaaa, l’avion tombe …Haaaa, mon frère, je suis roi du Nintendo, je pourrais piloter un avion sans moteur et sans ailes, et les yeux fermés. »
H et H en perdaient leur Anglais, mais faisaient de grands efforts pour ne pas perdre patience. Dans les bureaux, le fruit était lui aussi en train de mûrir, on était là maintenant simplement à faire de la présence, on s’appelait les uns les autres par téléphone, juste pour se rappeler le bon temps où réellement on passait notre temps au téléphone L’oisiveté est mère de tous les vices. On commence par manger beaucoup, ça occupe. Nous avons acheté de nouveaux frigos et un four micro ondes dernier cri, ainsi qu’une tripotée d’autres appareils à cuisiner. , on a aussi passé un tuyau d’eau venant des WC, et cela pour approvisionner une ébauche d’évier, eh oui, quand on cuisine, il faut aussi nettoyer .De grosses bouffes Hamburgers qu’on se fait, à qui fera le plus gros, le plus crémeux de Ketchup et mayonnaise. Ca déborde, ça coule sur les jolies chemises, qu’importe, on a maintenant aussi chez Luchaire une machine à laver. Voila pour la bouffe. L’alcool, on a juste créé une petite pièce pour le repos des cuiteux, les amourettes aussi prennent beaucoup de notre temps, chez Huchaire, ces derniers temps, il a du y avoir beaucoup de maris et femmes cocus.
Pareil, on a viré quelques bureaux pour en faire ce que nous appelons les pistes du baisodrome, mais pas plus d’une heure pour chaque atterrissage ou décollage, il faut quand même respecter un minimum de règle, et chacun à son droit au plaisir.
Par un beau matin, Monsieur le président Huchaire entra. Il y avait eu la veille une partie un peu arrosée et quelques corps gisaient encore ça et là, endormis. A sa vue, tout le monde se ramassa tant bien que mal, on réveilla violemment ceux trop assoupis et on se mit … presque au garde à vous, réflexe de celui qui a quelque chose à se faire pardonner.
Monsieur le président nous annonça avec un grand sourire qu’il avait la solution. Solution de quoi, on ne savait pas, mais on se contenta d’écouter. Il organiserait pour le matin du 11 septembre une grande réception ou il éclairerait nos âmes de sa fameuse solution.
Je dois vous dire qu’on resta tous perplexes. Les jours qui suivirent, pas de Hamburgers, pas de bières, pas de coucheries, chacun passa son temps à passer des coups de téléphone à on ne sait qui, à faxer on ne sait quoi, on se serait cru au temps passé, Quand Huchaire and CO était un navire fier à la voile bien gonflée.
Moi qui étais au courant de toute l’histoire, cela me faisait vraiment peur cette « solution ». J’avais lu quand j’étais jeune les livres d’histoire, où les hommes, avaient eux aussi parlé de « solution «, je ne me souviens pas trop, ça se passait si je me souviens bien en Asie, avec un certain Adulfe. Comme je vous le dis je ne me souviens plus bien, mais du plus profond de ma mémoire, je me rappelle que ce n’était pas très beau.
J’étais encore dans mes pensées quand Huchaire m’interpella, pour une nouvelle entrevue. Je lui répondais que j’avais très mal à la tête et que les Hamburgers d’hier me congestionnaient douloureusement l’estomac.
« De suite insolent », me fit-il.
Mon salaire s’élevait maintenant à des limites jamais envisagées de ma carrière, et il ne s’agissait pas que je me fasse virer. J’obéissais donc à sa demande, et me revoilà sur une chaise, face à lui.
Ses yeux étaient légèrement écarquillés et les sourcils légèrement froncés. Sa bouche était prise de temps à autres de petits spasmes, ce qui lui donnait de hideux rictus. Un diable en fin de cause, tel pourrait être son portrait.
« En oeil vous m’entendez, vous allez peindre toutes les mines en forme d’oeil, celles-ci sont presque rondes, cela donnera donc un très bel effet »
« Très bien Monsieur … le … puis- je me retirer ?»
« Non, je n’ai pas fini. Une fois la tâche effectuée , vous dévisserez la sécurité des détonateurs de chacune des mines , de manière à ce que le détonateur sorte de la mine , et cela pour donner un effet de matière, comme si l’iris sortait de l’oeil » et le voila parti d’un gros rire peu gracieux. Je ne me trompais pas sur sa santé mentale, il était vraiment au bord de la démence.
Je lui fis remarquer que si tel était le cas, de dévisser toutes les sécurités des détonateurs, les mines seraient à un tel niveau de sensibilité, qu’une simple mouche en se posant sur l’une d’elle pourrait la faire sauter, et par l’effet d’onde de choc, toutes en même temps.
Il me regarda droit dans les yeux, de son regard lubrique, et ce contenta de me dire qu’il était trop tard pour penser à ça, et que de plus, j’avais moimême participé à toute cette opération, et que s’il me dénonçait à la police, j’en écoperais pour quarante ans de prison.
« Tu as compris petit con » fit -il pour conclure « tu vas aller de ce pas chercher de la peintures et des pinceaux et commencer à me peindre ces mille petits yeux, n’oublie pas les iris surtout, cela ne ferait pas naturel » Il me tendit aussi une enveloppe, je l’ouvrais et découvrait un chèque. Le montant était de deux millions de dollars « à déposer sur un compte en Suisse que j’ai spécialement ouvert pour toi, après, tu fileras et couleras des jours heureux, je m’occupe du reste, et pour les curieux qui te demanderont ce que sont tous ces yeux, tu leur répondras que c’est pour mieux les regarder ».
Je passais la porte, tête basse, le poids des derniers évènements pesant lourdement sur mes épaules.
Me voyant si dépité, notre chère standardiste m’interpella. Je la regardais d’un air triste pour qu’elle me dise « mais qu’est-ce qui ne va pas ? »
Soudain, de grosses larmes jaillirent à flots, je lui racontais tout. Elle m’écouta sans broncher, du début à la fin.
Je redressais les yeux sur son doux visage pour qu’elle me délivre, qu’elle me dise quelque chose qui allait tous nous faire sortir de ce cauchemar. Elle se contenta de faire une grosse bulle avec son chewing gum, grosse, grosse, qui éclata et elle aussi …éclata de rire. Elle reprit son sérieux, la face pleine de chewing gum. Me fit un « mon pauvre petit chéri » en se moquant de moi et en éclatant de rire, la bouche grande ouverte, les joues gonflées comme celles d’une dinde.
Une démente elle aussi, qui l’eût cru. Ma peine grandissait, je n’osais plus m’adresser à personne. Le pinceau dans une main, le pot de peinture dans l’autre, j’arpentais les couloirs de mine en mine, en commençant par dévisser le détonateur, puis en peignant grossièrement ce qui devait ressembler à un oeil. A quelqu’un qui passait je demandais « ils sont beaux mes yeux », c’était juste une perche pour ouvrir une discussion , mais chaque fois la même réponse « quel crâneur tu fais » ou « oui ma biche , ils sont délicieux , on en mangerait », des conneries qui me laissaient m’enfoncer dans ma perplexité , rendez- vous compte , il fallait quand même que je leurs fasse comprendre , sans leur expliquer , que d’une part ils étaient entourés de bombinettes , et d’autre part , qu’un moindre faux mouvement tout sauterait. Pour cette explication j’inventais un stratagème, et afin que ces brutes ne maltraitent pas mes minettes, j’eus l’idée d’adjoindre audessus de chacune d’elle une petite étiquette intitulée « ne me mettez pas le doigt dans l’oeil », « pour tout oeil maltraité, 100 US$ d’amende, ordre du grand chef ». Chez Huchaire, on se préparait à la réception pour le grand discours que devait offrir le président. De nouveau, les ordinateurs, téléphones et fax fonctionnaient, on lançait des invitations à qui en voulait, politiciens, financiers. Les cartes d’invitations avaient pour intitulé: LA SOLUTION, avec le maître de conférences, Monsieur Huchaire. On a dû en envoyer des milliers, à tel point que les machines à fax chauffaient, une tomba même en panne, ce qui déclencha un branle- bas de combat. Dans la minute qui suivit, une autre fut commandée. Mais le vendeur à qui on s’était adressé nous affirma que la carte de crédit de l’entreprise était sans fond, et que la commande ne pouvait donc être honorée. Il y eut dans les bureaux un instant de stupeur … mais l’heure n’était plus à réfléchir, il fallait agir. On avait préparé dans la grande pièce centrale une centaine de chaises, le maître de conférences était quant à lui perché sur une estrade.
Je pus une dernière fois intercepter un entretien de H et H avec leurs amis. Il s’agissait toujours de la grosse boîte noire. Caché derrière une porte, je pouvais entrevoir la vidéo conférence qu’effectuaient nos deux compères. On y voyait la grosse boîte noire qui vibrait dans tous les sens, se levait, descendait, inclinait sur la gauche, puis sur la droite, enfin, tout s’arrêta et la porte s’ouvrit. On vit apparaître nos barbus, comme un peu ivres, et accompagnés d’une jolie blonde. Apparemment, les étreintes dans le simulateur leur avaient plu, encore, encore qu’ils criaient, vive l’apprentissage de l’avion. H et H leur dirent qu’il était temps de passer aux choses sérieuses, qu’il ne restait plus beaucoup de temps …

Ma tête me faisait décidément trop mal, tous ces évènements me rendaient fou d’angoisse, j’avais le chèque entre les mains, il ne me restait plus qu’à le faire parvenir à la banque. Je ne mettrais désormais plus les pieds chez Huchaire, de plus, je me ferai le plaisir de ne pas assister à la conférence, par curiosité, je la regarderai via vidéo conférences sur internet. Sachant que la conférence devait commencer le 11 septembre à 9 heures, je n’aurai même pas besoin de me lever tôt. Dorénavant, j’avais les moyens de vivre comme un Nabab, qu’ils aillent tous au diable les Huchaire et compagnie, ils ont pointé sur eux 50.000 yeux, prêts au moindre clin d’oeil à créer une déferlante, merci, sans moi.
Je me levais de bonne humeur par ce matin du onze septembre, je déjeunais en vitesse afin d’assister à l’éloquente conférence de notre maître Huchaire. Je pouvais assister à la conférence via vidéoconférence sur Internet. La grande pièce vouée aux réunions et conférences, se trouvait bien là, avec devant, une estrade sur laquelle présidait notre cher président. Dans la salle, on comptait difficilement une petite centaine de personnes. Il s’agissait en fait principalement du personnel, avec peut -être une dizaine de têtes non connues et cela sur les milliers d’invitations que nous avions envoyées. Notre maître commença par quelques disgracieux 1, 2, 3 afin de savoir si le son était bien réglé, et aussi pour que l’assemblée prenne place. Il continua par se racler la gorge, puis salua cordialement le public et commença sa diatribe:
« Citoyen, citoyenne de notre cité de New York, c’est avec plaisir que je me retrouve avec vous aujourd’hui dans cette salle, comme un père réuni avec sa famille. Je vous ai regroupés, comme le berger regrouperait ses brebis afin de s’entretenir avec elles d’un grave sujet, d’une grave décision. Le sujet que je compte vous exposer, j’en suis sûr, mérite votre attention, ainsi que celles de tous les citoyens de cette ville, vous en serez les vecteurs, les propagateurs de la bonne nouvelle …»
Ainsi pérorait notre cher président, caressant les uns, piquant les autres. Personne sans exception ne devinait ni n’avait la plus petite idée d’où il voulait en venir, ni pourquoi ils se trouvaient là à écouter ce monologue sans queue ni tête. Malgré tout, il y avait une progression dans le discours de notre cher maître de conférences, le ton était plus passionné, plus prenant, et les oreilles de chacun se tendaient un tant soi peu vers l’estrade :
« De notre cité s’élèvera des tours, des tours de lumière, car je vous le dis, demain sera fait de lumière. Bientôt même ces deux tours du World trade center où nous sommes bien tranquillement en train de discuter seront deux grand rayons érigés vers le ciel et nous serons les photons de ces faisceaux lumineux …»
Dans le public, on pouvait déjà croiser quelques grimaces se dessinant sur les visages « qu’est-ce qu’on fait là » semblaient dire toutes ces bouches cousues, « vivement qu’il termine ».
Mais Huchaire continuait la descente du fleuve de plus en plus tourbillonnant de son monologuz:
« Est venu le temps où ce qui est debout sera couché, de grands bouleversements sont sur le point de survenir et comme le dit le dicton, on balaye d’abord devant chez soi avant de critiquer son voisin, pour cela, aujourd’hui est un grand jour, nous allons donner l’exemple, ce qui est ne sera plus, par le feu nous laverons …»
Comme je vous le disais, le discours se passionnait, on dépassait d’ailleurs le stade de la passion pour entrer dans celui de la rage. De façon très contagieuse, le public lui aussi commençait de bouillir, on voyait de- ci de -là des mains nerveuses s’agiter ou se contorsionner, des pieds piaffer d’impatience, bref, la pression montait. Personne ne savait encore où voulait en venir notre président, et moi-même, je me demandais quelle serait l’issue de ce discours :
« Que celui qui n’a jamais pêché lance la première pierre et bien moi, je vais me la lancer, à moi-même, et cela pour prouver ma bonne foie et mon désir infini de changement oui, sur moi, la première pierre, et de ma propre main. Je ne le ferai pas devant vous car là n’est pas le propos, et vous avez bien compris que c’est de parabole que nous parlons, bien que l’envie ne m’en manque pas, si je pouvais sauver le monde par ce simple geste, je le ferais de suite, quitte à passer pour un dément aux yeux du monde, car c’est bien de cela qu’il s’agit, sauver le monde, le monde…»
Huchaire ne parlait plus, il hurlait, et chaque parole sortait de sa bouche, littéralement comme des projectiles qu’on lancerait sur le public. Des perles de sueurs commençaient de me suinter sur les tempes « ça va mal finir » pensais- je intimement « ça va mal finir »:
« Manger mon corps , buvez mon sang , c’est ce que j’aimerais vous dire , mais j’aimerais encore mieux que vous me compreniez , ce corps pour moi n’a plus de sens , que les rats l’emportent , mon sang , il n’a plus de couleur , il est livide , qu’il sorte de mes veines , je n’ai plus besoin de lui , vous comprenez , je ne m’aime plus, le monde ne s’aime plus , le seul soleil , le seul ciel c’est le suicide , pas le mien , mais le nôtre, de nous tous , de nos cadavres jaillira la lumière , de notre mort viendra l’harmonie lumineuse , nous affronterons le mal , je dirais même plus l’axe du mal pour arriver à la paix universelle …»
Là, Huchaire paraissait vraiment un dément, il en bavait presque, et réellement, je me demandais comment tout cela allait finir:
« M’entendez- vous, m’entendez-vous », et là il sortit une lame de rasoir et se trancha les veines au niveau des poignets, et à force de grands ronds de bras, il aspergeait de sang toute l’assistance. Quel spectacle, j’ai cru que le public allait sortir en courant, mais non, celui-ci, médusé, restait sur place à se faire asperger de sang, tous bouche bée et pétrifié de stupeur:
« Voyez-vous, maintenant que j’ai donné l’exemple, dites -le moi que vous aussi le voulez, et tous ensemble, oui, tous ensemble, comme des frères, nous donnerons l’exemple. J’ai préparé un plan où nous allons tous sortir victorieux, faites- moi confiance, en quelques instants, il ne restera plus rien de ce vieux cauchemar, il ne me reste plus maintenant qu’à compter jusqu’à trois …»
Huchaire et sa bande de disciples, en coeur, comptèrent jusqu’à trois, puis soudain, l’image disparut de l’écran.
Vraiment, quelle histoire de fous, j’étais même content que la faille du réseau Internet ait interrompu cette sordide réunion qui allait vraiment audelà de la nausée. Fatigué nerveusement, et comme pour me défaire d’un mauvais sort, j’en profitais pour me recoucher. Je me levais une heure plus tard et mécaniquement allumais la télé pour me distraire.
Quelle ne fût pas me stupeur de voir aux informations télévisées, en gros plan , les deux tours du World Trade Center en feu , j’en tombais à genoux , pleurant de toutes mes larmes , non , non ,larmoyais je , ils n’ont pas osé ! La stupeur me laissa pétrifié dans ma posture et dans l’incapacité de bouger, un sentiment horrible m’envahit, comme la mort entrant dans mes veines. La sensation était tellement insoutenable que je roulais à terre et perdit connaissance, mon dernier souvenir fût que je m’enfonçais dans un profond sommeil, avec cette sensation de tomber, tomber, une chute vertigineuse vers je ne sais quoi.






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